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Empathie et compassion : comprendre ce que vit l’autre

Guy Marion
il y a 18 heures
7 min de lecture
Empathie et compassion : comprendre ce que vit l’autre

L’empathie et la compassion sont au cœur de nombreuses relations humaines, mais sommes-nous toujours capables de nous mettre véritablement à la place de l’autre ? Comprendre ce que vit une personne, être touché par son expérience et reconnaître sa souffrance peut sembler simple en théorie. Pourtant, lorsqu’une émotion comme la jalousie entre en jeu, faire preuve d’empathie devient beaucoup plus difficile.


En septembre 2026, un journal titrait : « Empathie triomphe avec six prix », à la suite des six prix remportés par une émission portant ce nom. Voilà une occasion de réfléchir à ce que sont réellement l’empathie et la compassion, à leur utilité, mais aussi à leurs limites.


La limérence et la jalousie dans le couple


Madame vit un coup de foudre, ou une limérence, pour un collègue de travail qui se trouve être le fils du propriétaire de l’entreprise qui l’emploie.


Elle aime beaucoup son travail. De plus, celui-ci n’étant pas très exigeant, il lui permet de consacrer du temps à son passe-temps favori : la peinture. Elle vend d’ailleurs ses tableaux à la foire de Noël organisée par sa municipalité.


Un autre élément est très important : elle parle très peu français et un peu mieux anglais.

Pour toutes ces raisons, elle tient énormément à conserver son emploi actuel.

Son conjoint, cependant, est jaloux.


Il n’exige pas qu’elle change d’emploi, mais la situation mine progressivement leur relation.

Madame est consciente du malaise de son conjoint et tente de le rassurer. Elle lui explique qu’il ne s’agit que de limérence, un phénomène sur lequel elle s’est renseignée en lisant notamment Dorothy Tennov, auteure de Love and Limerence: The Experience of Being in Love.

Elle lui répète également que rien ne se passe avec cet autre homme et qu’elle ne lui a jamais révélé le coup de foudre qu’elle éprouve pour lui.

Elle considère donc qu’elle demeure loyale envers son conjoint.


Mais peut-être se déculpabilise-t-elle également en lui expliquant que la limérence est un phénomène involontaire ?


Se mettre à la place de l’autre


En séance, lorsque je demande à Madame ce que la jalousie de son conjoint lui fait vivre, elle continue surtout à justifier sa propre position en affirmant qu’il ne devrait pas s’en inquiéter.

Aux yeux de son conjoint, elle banalise ainsi sa jalousie, mais surtout la souffrance et la colère que cette jalousie cache.


Elle ne se met pas réellement à sa place.

Elle se dédouane en quelque sorte du malaise qu’il ressent.

Elle ne semble pas capable, ou ne souhaite peut-être pas, saisir ce que son mari éprouve.

Dès qu’une question touche directement aux émotions, elle se montre plutôt hermétique.

Il n’est donc pas étonnant que ses paroles ne rassurent pas réellement son conjoint.


Et pour cause : elle ne se montre pas véritablement sensible à son malaise, à sa jalousie ou à sa colère.


Pourquoi la jalousie rend-elle l’empathie difficile ?


À la décharge de Madame, il n’est pas facile de se montrer sensible à la jalousie de l’autre.

La jalousie contient de la colère.


Dans cette situation, son conjoint ressent de la colère parce qu’un collègue de travail provoque l’attention et le désir de Madame.

Il se sent menacé.


Mais derrière cette jalousie et cette colère se cache aussi une détresse.


Or, cette détresse peut être exprimée d’une manière qui repousse justement l’autre.

Autrement dit, se montrer sensible à une personne jalouse constitue tout un défi.

Madame ne démontre pourtant pas véritablement d’empathie envers son conjoint : elle ne tente pas de se mettre à sa place pour ressentir ce que lui ressent.


Qu’est-ce que l’empathie ?


Michelle Larivey explique dans La puissance des émotions, publié aux Éditions de l’Homme, que lorsque nous faisons preuve d’empathie, nous choisissons volontairement d’essayer de voir et de ressentir une situation comme l’autre la vit.


Nous adoptons volontairement son point de vue, y compris les réactions émotionnelles qui font partie de son expérience.

Dans le cas de la jalousie, cela peut représenter un défi colossal.

Cependant, nous demeurons toujours conscients qu’il s’agit de l’expérience de l’autre.

C’est d’ailleurs ce qui distingue l’empathie de l’identification.


Empathie et compassion : est-ce la même chose ?


Nous utilisons souvent le terme compassion à la place du mot empathie.

Mais ces deux termes sont-ils réellement synonymes ?


Michelle Larivey établit une distinction entre les deux.

Dans l’empathie, nous ne sommes pas nécessairement touchés par ce que vit l’autre, même si nous pouvons l’être.

En revanche, pour éprouver de la compassion, il faut d’abord être capable d’empathie.

C’est parce que nous parvenons à saisir ce que vit l’autre que nous pouvons ensuite être touchés par son expérience.


Si nous n’avions aucune représentation de ce que vit l’autre, la compassion serait impossible.


Notre propre vécu peut faciliter l’empathie


Lorsque nous avons déjà vécu une situation semblable, il peut être plus facile d’être touchés par l’émotion de l’autre.

Par exemple, une personne ayant vécu le deuil de son enfant pourra probablement se représenter plus facilement la souffrance d’un autre parent qui traverse à son tour la perte de son enfant.


Elle pourra alors lui manifester de l’empathie et probablement de la compassion.

De la même manière, si nous avons déjà vécu de la jalousie, nous pourrons peut-être mieux appréhender ce que ressent une personne jalouse et être davantage touchés par son expérience.


À quoi servent l’empathie et la compassion ?


Dans le cas décrit précédemment, le conjoint de Madame ne se sent ni compris ni reconnu dans la jalousie qu’il éprouve.

Il en vient donc à douter de la sincérité et de la loyauté de sa conjointe.

Progressivement, les deux partenaires s’éloignent l’un de l’autre.

Un froid s’installe dans leur relation.


Au contraire, si Madame faisait au moins preuve d’empathie, son conjoint serait probablement davantage rassuré quant à sa sincérité et à sa fidélité.

Il pourrait alors probablement mieux tolérer la limérence qu’elle éprouve pour son collègue.


Exister dans le regard de l’autre


Le lien entre eux pourrait également se renforcer.

Le conjoint aurait davantage l’impression d’exister dans le regard de Madame, donc d’être important pour elle.

En retour, Madame pourrait elle aussi se sentir importante et aimée par lui parce qu’elle aurait le sentiment d’exister dans son regard.


La sensation d’exister dans le regard de l’autre contribue à tisser un lien d’appartenance.

Ce lien nous rassure et nourrit notre sentiment d’exister, à l’opposé du sentiment que peut provoquer la dépression.


Robert Neuburger aborde cette idée dans son ouvrage Exister, le plus intime et fragile des sentiments.

Dan

s J’ai mal à ma mère, Michel Lemay rappelle également que nous avons besoin que l’autre nous accorde une place, c’est-à-dire qu’il reconnaisse notre droit d’exister, de penser et de réagir selon nos propres désirs.


L’empathie et la compassion peuvent soulager la douleur


Boris Cyrulnik, dans Les Nourritures affectives, avance également que l’empathie et la compassion contribuent à soulager la douleur.


Nous avons probablement tous déjà observé une situation très simple qui l’illustre.

Un enfant qui vient de s’écorcher le genou peut se calmer lorsqu’on le prend dans nos bras ou simplement lorsqu’on s’intéresse à ce qu’il ressent et que l’on se montre sensible à sa douleur.


La présence et la sensibilité de l’autre peuvent ainsi contribuer à apaiser la souffrance.


Peut-on vivre trop de compassion ?


Peut-on toutefois éprouver trop de compassion ?

Oui.


Les paramédics, par exemple, peuvent être exposés tellement souvent à la souffrance et aux traumatismes d’autrui qu’ils peuvent finir par souffrir de ce que l’on appelle l’usure de compassion, ou compassion fatigue.


Les psychothérapeutes doivent eux aussi se rappeler qu’il est nécessaire de conserver une certaine distance émotionnelle avec leurs clients.


Ils doivent notamment se souvenir de leur propre impuissance.

Nous ne pouvons pas agir à la place du client.


Celui-ci conserve sa liberté d’agir comme il le souhaite, peu importe notre avis.


L’empathie fait-elle l’unanimité ?


Tout ce qui précède fait-il réellement l’unanimité ?

Pour répondre à cette question, intéressons-nous à un article paru dans Le Devoir le 7 février 2017 sous le titre « L’empathie, une passion qui tue ».


L’article présente les idées du psychologue Paul Bloom, auteur de Against Empathy.

Paul Bloom défend une position très critique à l’égard de l’empathie.


Selon lui, ce sentiment peut nous conduire à prendre de mauvaises décisions.

Il considère que l’empathie peut provoquer des jugements partiaux et même, dans certaines circonstances, contribuer à des formes de cruauté.


Selon Paul Bloom, l’empathie peut-elle être utilisée comme une arme ?


Pour illustrer son point de vue, Paul Bloom évoque notamment l’Allemagne des années 1930.


Il explique que des attaques antisémites auraient été encouragées à l’aide de récits affirmant que des Juifs avaient agressé sexuellement des enfants aryens.


Ces histoires visaient à susciter l’empathie envers les victimes présentées dans ces récits et, parallèlement, à alimenter la colère contre un groupe entier.

Bloom donne également un autre exemple aux États-Unis.


Il évoque des discours de Donald Trump et d’autres responsables politiques utilisant des récits dans lesquels une victime innocente aurait été tuée par un réfugié.

Vraies ou fausses, selon Bloom, de telles histoires peuvent susciter l’empathie envers une victime particulière puis transformer cette émotion en colère dirigée contre le groupe présenté comme responsable.


Bloom préférerait que les politiques publiques soient fondées sur des données, des statistiques et des évaluations factuelles, plutôt que sur des histoires individuelles chargées émotionnellement.

Il estime donc que l’empathie peut parfois être transformée en arme.

Une autre interprétation de ces exemples

À mes yeux, cependant, les deux exemples donnés par Paul Bloom illustrent plutôt le contraire.


Ils démontrent selon moi un manque d’empathie envers les victimes des chasses à l’homme auxquelles ces récits peuvent conduire.


Autrement dit, l’empathie dirigée vers certaines personnes n’implique pas nécessairement que nous soyons empathiques envers toutes les personnes concernées par une situation.

Cela soulève donc une autre question importante : quelle place devons-nous laisser à l’émotion dans nos décisions ?


La raison doit-elle primer sur l’émotion ?


Je prétends que la raison doit primer sur l’émotivité.

Cependant, nous avons besoin à la fois du rationnel et de l’émotionnel.

Ces deux dimensions ne doivent pas nécessairement être opposées.

Les recherches d’Antonio Damasio le démontrent notamment.


Dans L’Erreur de Descartes, Damasio met en évidence l’importance du lien entre nos émotions et nos capacités rationnelles.

L’empathie et la compassion ont donc leur importance, mais elles ne devraient pas nous conduire à abandonner notre capacité d’analyse et de réflexion.


Comprendre ce que vit l’autre, être sensible à sa souffrance et tenter de se mettre à sa place sont des dimensions essentielles de nos relations humaines.

Mais elles doivent aussi s’accompagner de discernement, de distance lorsque cela est nécessaire et d’une capacité à faire intervenir la raison.


Une thérapie conjugale peut aider les partenaires à mieux comprendre ce qui se passe entre eux. Guy Marion peut vous aider

 
 
 

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